PARLONS-EN

|Ecrire| L’inconnue du train

Il faisait beau ce midi-là, grande étendue de bleu et doux rayons du soleil venant illuminer les visages. J’attends que mon train entre en gare, patiemment, profitant de la douceur de l’été indien. 

Les railles tremblent, l’arrivée est imminente. Nous y sommes. Le contraste lumineux ma ramène à la réalité. Je m’assois ici ; sans choisir ma place, comme le fruit du hasard. Je ne vois que peu cette femme me faisant face. Elle se cache sous sa capuche et son gilet ample. 

Le paysage défile m’approchant chaque seconde, un peu plus, du bureau. Mes situations s’invitent dans mes pensées, je pense aux rendez-vous que je vais avoir, à ceux qui vont les honorer et les autres. 

Puis, elle lève son visage me laissant stupéfaite. La splendeur de ses traits se mêle au sang qui coule, aux hématomes et aux boursouflures. Que t’est-il arrivé pour que tu sois là, dans cet état. Pour que tu prennes la décision de me montrer l’insoutenable. 

Tes larmes coulent, elles peinent à se frayer un chemin sur tes joues si abimées. Nos regards se croisent, je suis absorbée par la peur qui se lit en toi. Je me lance, j’engage la discussion avec toi. Comme si je venais enlever ton fardeau, tu te livres. Toi, l’inconnue du train comme si nous nous connaissions depuis toujours. 

Tu me racontes les coups, les humiliations, la manipulation, ta vie qui a basculé. Je t’écoute soigneusement, mes larmes montent. Je suis face à toi, sans solution. J’ai envie de t’aider, mais que faire ? Je t’écoute. Je m’approche de toi, m’assois près de toi. Je pose cette main sur ton épaule, je te sens si touchée par cet élan d’attention. Les minutes me semblent une éternité. Ton histoire me glace le sang. Tu me parles de cet homme, des idées meurtrières défilent. Je suis confrontée, pour la première fois, à la réalité de la violence, face à toi, mon inconnue, ma jolie. 

Le train se stoppe. Terminus, tout le monde descend. 

Mais toi, nous, qu’allons-nous faire ? Je te propose délicatement de t’accompagner déposer plainte. Tu hésites, tu as peur. Comme je te comprends. Sur le trottoir, nous avançons en silence. Je sens ton angoisse monter. Je ne peux pas rentrer avec toi dans le commissariat, mais cette femme en uniforme me promet de t’accompagner dans ta plainte et dans l’après. Son sourire si réconfortant me permet de te laisser t’éloigner. Je te laisse mon numéro. Je ne peux pas te laisser partir sans rien, sans nouvelle de toi. Cette moitié d’heure a été trop intense pour que la séparation soit abrupte. 

Les heures passent, je pense à toi mon inconnue. J’espère tant que l’avenir sera meilleur, que tu seras accompagnée pour partir, te reconstruire, appréhender la résilience. Tu le peux, je le sais. Tu as osé partir, tu as osé parler. Tu as osé déposer plainte. 

Un petit SMS le lendemain. La plainte est déposée, ton bourreau est en garde à vue. Tu peux aller chercher tes affaires, et partir. Tu me dis qu’une association est avec toi. Ces anges vont prendre soin de toi, je le sais. Je sais que tu pars vers le soleil, ce même et doux soleil qui me caressait le visage hier. Ton merci n’a pas lieu d’être mais il m’émeut. C’est à toi que je dis merci mon inconnue. J’ai grandi grâce à toi. 

Ma haine de la violence conjugale s’est exacerbée. Mais tu ne seras pas une guerrière morte au combat, tu seras une guerrière pleine de vie. Merci mon inconnue. 

Que le chemin te soit beau, que la vie te soit souriante, que la résilience te soit belle. Je pense à toi, je pense à toutes ses autres que le silence étouffe, que la violence tue. Ne laisse pas l’inconnue seule, ne laisse pas ton amie seule. C’est ensemble que nous vaincrons.

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